Des chercheurs de l’ULiège et des MRBAB proposent une relecture du chef d’œuvre de Jacques-Louis David, Marat Assassiné
A l’occasion d’une exposition en trois volets qui s’ouvre aux Musées Royaux des Beaux- Arts de Belgique, une équipe de chercheurs dirigée par Catherine Defeyt (Centre européen d’Archéométrie - CEA / UR Art, Archéologie Patrimoine) de l’Université de Liège présente les premiers résultats d’analyses scientifiques réalisées sur le chef d’œuvre de Jacques-Louis David, Marat Assassiné, qui offrent un nouvel éclairage sur le processus créatif de l’artiste.
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hef-d’œuvre du peintre néoclassique français Jacques-Louis David, Marat assassiné (1793) est un joyau incontesté du patrimoine artistique international. Aujourd’hui encore, l’œuvre continue de fasciner les chercheurs et les artistes. Depuis que la toile leur a été confiée en 1893, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) en sont les dépositaires. Ils y consacrent cette année une exposition thématique sur l’œuvre de l’artiste qui révèle de nouvelles connaissances scientifiques sur le processus de création et la biographie artistique du chef-d’œuvre. Pour ce faire les MRBAB ont fait appel au Docteur Catherine Defeyt et au Professeur David Strivay, Centre européen d’Archéométrie (Unité de recherches Art, Archéologie et Patrimoine / Faculté des Sciences) de l’Université de Liège qui collaborent depuis de nombreuses années avec les musées.
C’est dans le cadre du projet FED-tWIN (Belspo) Face to Face, Les visages en peinture vus par le prisme de l’histoire de l’art technique (Centre européen d’archéométrie de l’ULiège -MRBAB), que cette œuvre majeure a fait l’objet d’un examen matériel et technique approfondi. Les chercheurs ont fait appel à des techniques physicochimiques innovantes non invasives et des technologies scientifiques d’imagerie multi-spectrale. L'ensemble des techniques d'imagerie et d'analyse qui ont été appliquées comprend l'imagerie hyperspectrale (HSI), la spectroscopie de fluorescence X (XRF), la spectroscopie Raman (RS), la photographie haute résolution, la microscopie digitale, réflectographie infrarouge (IRR) et la radiographie X (XRR). Tous les examens et analyses ont pu être effectués in situ grâce à la portabilité de l'instrumentation du CEA. « Les techniques IRR et XRR sont très efficaces pour révéler les dessins préparatoires, les pentimenti (de l’italien pentimento qui signifie, en peinture, qu’une partie du tableau a été recouverte par le peintre afin de modifier la toile en profondeur) et les changements de compositions, explique Catherine Defeyt, coordinatrice du projet. Outre ces méthodes d’imagerie, deux techniques d'imagerie plus récentes, à savoir le MA-XRF (XRF en mode cartographie) et HSI ont été également appliquées. Les méthodes HSI et MA-XRF permettent toutes deux d'imager la composition chimique des matériaux de peinture. »
Les découvertes, issues du croisement des données scientifiques, historiques et stylistiques, concernent plusieurs points :
- La genèse du tableau et ses liens avec un autre tableau emblématique de David, aujourd’hui disparu, représentant un autre martyr de la Révolution sur son lit de mort, Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Ces deux tableaux étaient destinés à se faire face dans la Salle des Conventions.
- L’utilisation par David pour composer le visage de Marat de modèles comme le dessin réalisé sur son lit de mort et aussi celui de son masque mortuaire
- Des changements de composition importants au niveau de ses mains, mais aussi au niveau de son visage (fermeture des yeux)
Enfin, les recherches ont permis de proposer une alternative inédite à la théorie généralement admise que l’œuvre avait été cachée sous une couche de céruse lors de la chute de l’Empire et de l’exil de David à Bruxelles. “Alors qu'il existe une bibliographie exhaustive sur le sujet, nous avons été surpris du nombre important de découvertes que nous avons faites lors de notre analyse, explique Catherine Defeyt. Une des principales est les changements de composition étudiés dans le tableau au niveau du visage et de la main de Marat. Ceux-ci confirment la volonté de l'artiste de renforcer la teneur politique de son œuvre »
Dans cette optique de recherche matérielle et technique, il était opportun de comparer l’œuvre avec des supports existants pour mieux comprendre le processus de création de l’œuvre, ainsi que son évolution dans le temps. L’exposition « Marat Assassiné » des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique propose trois des quatre répliques connues conservées dans des musées français (Versailles, Dijon et Reims) et réalisées dans l’atelier de l’artiste sous sa supervision. Les résultats préliminaires des études menées par l’équipe scientifique ont été publiés dans le catalogue de l’exposition, les résultats complets de la recherche seront publiés très prochainement sous la forme d’articles scientifiques et d’un Cahier des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique.
A propos du tableau
Emblème de la Révolution française, elle a également inspiré des artistes de disciplines très diverses et continue de le faire. David y relate avec verve l’histoire complexe d’un assassinat politique, l’érigeant en allégorie intemporelle du martyre laïque et des Lumières. Destinée à orner la salle de réunion de la Convention nationale, le tableau a été peint en un temps record entre juillet et octobre 1793. Avec Marat, l’artiste s’est offert un siège dans cette assemblée constituante. Après tout, les deux hommes partageaient les mêmes opinions républicaines. Après la chute de Napoléon, la Restauration a contraint l’artiste à s’exiler à Bruxelles pour y vivre et y travailler jusqu’à sa mort en 1825. Pour des raisons de sécurité, Marat assassiné a été dérobé aux yeux des curieux et est longtemps resté loin des projecteurs. Reconnaissant de l’hospitalité dont David a bénéficié à Bruxelles, son petit-fils a légué l’œuvre à l’État belge en 1886. L’œuvre, qui fait partie des collections des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique depuis 1893, est un trésor du patrimoine artistique international. Véritable pionnière de la modernité, la toile a profondément marqué l’histoire et l’histoire de l’art. Bien qu’elle ait déjà fait couler beaucoup d’encre, l’œuvre continue de fasciner les chercheurs.
